Vendredi 8 août 2008 5 08 /08 /Août /2008 10:40

Edvige, fiche-nous la paix !


De petits renoncements en petits renoncements, le citoyen s’installe dans une douce torpeur qui nécessite trop d’efforts pour en sortir. Quand la situation devient intolérable, les capacités de révolte sont assoupies. Au XVIe siècle, dans son Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie retraçait des hypothèses comparables. Devant des injustices similaires, chacun mesure l’effort «relatif» entre la soumission à l’autorité et les risques de souffrance dans la résistance ; puis le monde se sépare en complice et rebelle. Qui ferait la révolution pour un mot, au demeurant exact, sur une carte d’identité ou un soulèvement pour un insigne cousu sur son vêtement…

La création des fichiers Edvige (pour exploitation documentaire et valorisation de l’information générale) et Cristina par le gouvernement invite à la comparaison. L’étude strictement littéraire de l’ancien décret officialisant les fichiers des renseignements généraux et datant de 1991, avec le nouveau publié début juillet 2008, montre une évolution liberticide, sans que le pas vers l’enfer soit considérable.

La protection de la vie privée ne manque pas de défenseurs : la Déclaration universelle des droits de l’homme (art. 12), la Convention européenne des droits de l’homme (art. 8), le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, l’accord du 15 avril 1994 établissant l’Organisation mondiale du commerce (art. XIV), ou encore la charte de Nice… Cependant les louables intentions sont souvent mises en veilleuse par l’affirmation d’une profusion de droits fondamentaux qui s’entrechoquent les uns les autres. Où s’arrête la vie privée au nom de la sécurité publique.

Grâce à la possibilité offerte par la saisine de la Cour européenne des droits de l’homme, l’article 8 de la Convention peut avoir des effets directs sur la législation française. Le Conseil d’Etat est tenu d’écarter les législations qui y sont contraires.

Les règles de fonctionnement du nouveau fichier, composé de trois fichiers associés, sont impressionnantes. En principe, peuvent être mises en fiches, toutes les «personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif». Les informations envisageables sur une fiche sont presque illimitées, la pensée politique, les inclinaisons religieuses, les orientations sexuelles, la fortune, le domicile, les voitures, les rencontres… Jeune fille charmante pour homme de pouvoir trop pressé, fuyez ! Vous êtes en fiche ! Entre le nombre d’élus, notamment les conseillers municipaux (400 000 environ), entre les candidats malheureux, entre le chiffre moyen de partenaires issu de la dernière enquête sur la sexualité en France (Inserm-Ined 2008). C’est probablement 10 millions de personnes pouvant être signalées nommément dans une fiche. Ce ne sont pas les garanties «de style» qui peuvent rassurer, tel le mot «exceptionnel». A côté de l’émotion politique, le débat juridique peut présenter une résonance certaine en raison d’un arrêt récent de la Cour européenne. Il s’agit d’une décision de condamnation… Et la sentence porte sur un pays dont les qualités générales de démocratie sont rarement décriées : la Suède. L’arrêt du 6 juin 2006 éclaire de manière subtile les pratiques irrégulières de la France.

Quatre raisons : la première, les seules justifications de l’existence d’un fichier comportant des éléments de vie privée, s’avèrent la sécurité nationale, la sûreté publique, le bien-être économique du pays, la défense de l’ordre et la prévention des infractions pénales, la protection de la santé ou de la morale, ou la protection des droits et libertés d’autrui. Or, le fichier principal sur les trois du décret Edvige est justifié par le besoin d’informations du gouvernement ou de ses représentants «pour l’exercice de leurs responsabilités.»

La deuxième : il ne suffit pas que la finalité du fichier soit appropriée, il faut encore que chaque information contenue dans la fiche nominative soit conforme à l’objectif de sécurité publique. Ainsi, la Suède n’est pas condamnée pour ses règles générales qui sont meilleures qu’en France, de fonctionnement de son fichier mais pour l’inscription de la participation à une manifestation publique, de personnes particulières. La participation à une «manifestation» n’est pas synonyme de risque d’atteinte à la sécurité dans des agissements ultérieurs.

La troisième : pour la Cour européenne, la protection de la vie privée, s’applique même à des informations rendues publiques par un tiers ou par la personne fichée elle-même. Plus clairement, contrairement à la législation française, ce n’est pas parce qu’un maire d’une commune aurait indiqué dans une déclaration, son choix d’avoir un vécu affectif différent, que l’Etat est autorisé à mettre en fiche cette information. Il n’y a aucune raison de penser que telles ou telles inclinaisons sexuelles peuvent porter atteinte à la sécurité du territoire.

La quatrième raison : la compatibilité avec la Convention d’un fichier s’analyse également avec la facilité pour chacun d’accéder à sa fiche et de la corriger. Le fichier litigieux ouvre la possibilité de mettre en fiche les mineurs de plus de 13 ans alors que ces derniers, dépourvus de la capacité légale, ne pourront entreprendre les requêtes juridiques nécessaires.

Avant une condamnation relativement évidente de la France par les instances de Strasbourg, c’est à la section du contentieux du Conseil d’Etat d’apporter sa contribution au débat, invité à le faire par un citoyen. Il ne reste plus qu’à observer si la haute juridiction va réveiller le gouvernement ou au contraire inviter le monde politique à s’enfoncer un peu plus dans une léthargie. Freud devrait expliquer pourquoi le gouvernement a besoin d’utiliser des prénoms de femmes, qui évoquent charme et tendresse, pour mettre en place des horreurs. Ceux qui baptisent ouragans et tornades sont atteints de cette même pathologie.

ETIENNE TETE conseiller régional vert, adjoint au maire de Lyon.
Tribune publiée le  jeudi 7 août 2008 dans Libération
Par C. Rossignol
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Vendredi 1 août 2008 5 01 /08 /Août /2008 11:24

Le panier percé du nucléaire cache d'autres pertes de substances, celles de la démocratie. Les accidents de Tricastin, puis de Romans ne font que mettre en évidence les failles de la loi «sur la Transparence Nucléaire» dénoncée dès le débat au Parlement par les Verts.

 

Sous couvert d'indépendance, le Parlement a été dessaisi et le monopole a été donné à une Autorité administrative, chargée d'assurer seule «le contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France, pour protéger les travailleurs, les patients, le public et l'environnement des risques liés aux activités nucléaires et de contribuer à l'information des citoyens».

 

Mais sous couvert d'efficacité, et sans aucune précaution d'indépendance, l'autorité de sûreté nucléaire (ASN) s'appuie sur l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), établissement public industriel et commercial. Or l'IRSN est pour partie financé par le commissariat à l'énergie atomique (CEA), EDF, AREVA, c'est-à-dire précisément les acteurs que l'ASN, est censée contrôler! Visiblement les leçons du CPA, comité de prévention de l'amiante financé par les industriels qui la fabriquaient, et acteur de l'omerta sur la toxicité du matériau, n'ont pas été tirées.

 

Aujourd'hui l'ASN crie bien fort et gronde les industriels pris en faute ; mais elle non plus n'a pas rempli sa mission, en laissant se poursuivre l'exploitation, alors que chacun savait que la cuve de débordements éventuels était percée, au point que des travaux y avaient lieu. L'Etat lui donne pourtant les moyens des inspections : 50 millions d'euros d'argent public en direct et 70 millions pour ses missions confiées à l'IRSN.

 

Parmi les commissaires qui la pilotent, on retrouve la culture des Mines, du CEA, de l'Office de Protection contre les Rayonnements Ionisants (OPRI) qui remplace depuis 1994 le fameux Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI, de 1957 à 1994), dont le Directeur Pellerin déclara après Tchernobyl qu'il n'y avait pas lieu en France de prendre des mesures spécifiques pour la santé des populations. Ils se vantent de leur impartialité, de leur indépendance, et de leurs compétences pour nous rassurer... mais 75 kilogrammes d'uranium s'échappent et ils nous informent tardivement et de façon incomplète : les questions posées sur la nature des radionucléïdes qui se sont échappés, ou sur le taux de dépassement des plafonds admissibles restent sans réponse (le courrier que j'ai adressé à l'ASN le 10 juillet été suivi d'une réponse le 16 juillet, mais bien incomplète).

 

Mais au fond qui veut vraiment savoir? Alors que les lois Transparence Sûreté Nucléaire et Déchets Radioactifs datent des 13 et 28 juin 2006, on ne peut que s'étonner d'entendre à l'audition par l' Office Parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques du 8 avril que quatre décrets n'ont toujours été promulgués :

 

- la mise en œuvre de l'obligation d'information par les responsables d'activité nucléaire.
- le rôle des salariés en matière de prévention des risques.
- la nature des informations à transmettre par les responsables d'activités nucléaires pour la réalisation de l'inventaire national des déchets.

 

Et après on s'étonnera de l'information donnée par les associations militantes que leur alerte sur des déchets enterrés à Tricastin en toute illégalité ne soit pas suivie d'effets !

 

Quand fut votée, mais non suivie de décrets, la mesure qui limite le libre exercice des activités de vide-grenier, le Conseil d'Etat fut d'une vigilance rigoureuse pour interpeller l'Etat. Mais quand quatre décrets manquent à la sûreté nucléaire, on n'entend pas d'émotion.

 

L'accident de Tricastin est un véritable révélateur grand public de l'opacité et de l'impunité dont bénéficie la filière nucléaire : décrets non sortis dans les temps, faillite de la mission de ceux qui doivent contrôler, négligences de l'exploitant, soupçons sur des dépôts d'uranium militaire abandonnés, gestion au jour le jour selon les mesures des eaux analysées, y compris d'inquiétants résultats au robinet, et bien sûr toujours pas de registre des cancers sur tout le territoire français, malgré les promesses du Plan National Santé Environnement : qui a peur de la vérité ?

 

Marie-Christine Blandin est sénatrice (Verte) du Nord.

Tribune publiée dans Mediapart le 19 juin 2008:   http://www.mediapart.fr/

Par C. Rossignol
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Vendredi 1 août 2008 5 01 /08 /Août /2008 11:16

Famines : les solutions existent, elles sont écologistes

Famines : ce n’est pas la fatalité qui tue.

Maroc, Indonésie, Haïti, Cameroun, Côte-d’Ivoire, etc., la liste des pays victimes d’émeutes de la faim s’allonge chaque jour. En Europe, pour beaucoup, les famines évoquent le Moyen Âge et des souvenirs de leçons d’histoire. On regarde alors ce spectacle avec un mélange de commisération et de charité. Nous devons pourtant affronter la réalité car ce n’est pas la fatalité qui tue. Le retour des famines est une catastrophe écologique de grande ampleur provoquée par notre mode de développement.

On nous dit que les « experts » n’avaient rien vu, les Verts et les altermondialistes n’ont pourtant cessé d’alerter. René Dumont a consacré toute sa vie à la lutte contre la faim. Avant sa mort, il a publié un dernier ouvrage au titre évocateur, 
Famines : le retour. Il y pointait les conséquences dramatiques du désordre libéral et de l’absence de politiques volontaristes. Qui se souvient de l’engagement solennel d’Henry Kissinger, au Sommet mondial de l’alimentation en 1974, à ce que plus un enfant ne meure de faim dix ans plus tard ?

Le mythe productiviste d’une résolution de nos crises par le seul recours à la technique a échoué. Ce sont les fondements même de notre développement qui produisent ces crises. Le Tiers-Monde paye le prix de la libéralisation des marchés agricoles qui détruit les agricultures paysannes en les exposant à la concurrence de produits agricoles bradés sur le marché mondial.

Un modèle unique a été suivi, celui d’une agriculture productiviste privilégiant les cultures d’exportation des groupes agroalimentaires au détriment des cultures vivrières. L’absence de volonté écologiste des gouvernements a délaissé le combat prioritaire contre le dérèglement climatique, abandonné les conséquences de la raréfaction de l’eau au marché et ignore l’extinction de la biodiversité.

Nous restons enfermés dans la dépendance aux firmes multinationales par les OGM au lieu de choisir la souveraineté alimentaire, et menaçons les équilibres écologiques en appuyant la production d’agrocarburants. Ce modèle agricole unique imposé met notre planète en danger. Ceux qui meurent de faim payent le prix des politiques néocoloniales menés par des pays comme la France, la Chine et les États-Unis, laissant au pouvoir dictateurs et élites corrompues, poursuivant ainsi le pillage économique.

La solidarité mondiale n’est plus qu’une légende alors que l’insuffisante Aide publique au développement a encore reculé de 8,7 % en 2007. La nécessaire gouvernance mondiale est abandonnée aux firmes appuyées souvent par le FMI et la Banque mondiale. Ceux qui meurent de faim payent le prix de l’idéologie néolibérale, du court-terme et du laisser-faire, d’une société consumériste encourageant le gaspillage et d’une croyance illimitée au mythe de la croissance.

Ce prix a un nom, c’est celui de la lourde « dette écologique » que nos gouvernements successifs ont contracté année après année envers le Sud. Si la justice a encore un sens pour nous, il est toujours possible de s’en acquitter. Nous appelons à la réunion dans les plus brefs délais d’un nouveau Sommet de la Terre.

Il commencera par annuler la dette financière des pays du Sud. Il luttera contre la spéculation, il initiera un plan d’appui aux paysans plutôt qu’aux grandes industries agroalimentaires et organisera un échange des savoirs et le transfert de connaissances agricoles.

Il lèvera une taxe mondiale de solidarité sur les transactions financières et les ventes d’armes, organisant la redistribution à l’échelle planétaire. En sortant des tergiversations criminelles de Bali, il organisera une politique planétaire contre le réchauffement climatique. L’Union européenne lancera rapidement une véritable réforme de la PAC et augmentera les fonds consacrés à l’aide au développement.

Pour finir, les gouvernements du Nord décideront de transférer les budgets consacrés à la guerre pour gagner celle contre la faim et la misère, responsable de tant de déracinements forcés.

Ces solutions peuvent paraître radicales, elles coûteront moins que le « laisser-faire ». On ne peut plus aujourd’hui se contenter de discours : la maison brûle, et ceux qui le disent continuent d’en alimenter le feu.

Cécile Duflot (secrétaire nationale des Verts), Christophe Rossignol (conseiller régional du Centre, président de la commission relations internationales), Marie-Pierre Bresson (maire adjointe de Lille chargée de la coopération), Solène Benoit (agroéconomiste, ancienne conseillère auprès du ministère de l’Agriculture à Haiti)

N. B. Cette tribune fut rédigée avant que Nicolas Sarkozy promette d’augmenter l’aide alimentaire de la France. L’OCDE a mis en en évidence une forte baisse de l’aide aux pays pauvres en 2007, en particulier de la France.

Tribune publiée dans Politis le 24 avril 2008  :  http://www.politis.fr/
Par C. Rossignol
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